vendredi 5 juillet 2013

LES OISEAUX D ' EAU ET LE LAC LEMAN


Centrale ornithologique romande de Nos Oiseaux

Il fait gris sous les courtes journées lacustres de janvier. Le froid mordant du vent du large n’engage guère que le marin ou le rêveur sur les jetées et les quais, où seuls les ricanements revêches des mouettes sont en mesure de troubler temporairement le clapotis régulier des vagues contre les enrochements. Nous sommes au coeur de l’hiver, de la saison morte, et pourtant aux portes d’une communauté abondante et somme toute assez discrète, celle des oiseaux d’eau.

Avec une superficie de 580 km2 et environ 170 km de rivage, le Léman est le plus grand lac d’Europe occidentale. Il fournit aux oiseaux d’eau en transit une escale attrayante, synonyme de ravitaillement et de repos. La halte est brève pour certains, juste le temps nécessaire pour faire le plein d’énergie avant le voyage, peut-être encore long, qui les attend. Pour d’autres, l’escale se prolonge et se mue en séjour, souvent même en hivernage ou en estivage si les conditions essentielles sont réunies. Mais c’est incontestablement à la saison froide que leLéman déploie tout son potentiel d’accueil et que ses eaux se garnissent d’une multitude de canards en tous genres.

Des canards sous haute surveillance

L’essentiel de ces palmipèdes nous vient du nord, par petites escadrilles, et leur arrivée s’opère sensiblement à partir de la mi-septembre déjà, en majorité cependant dès le milieu d’octobre et régulièrement encore jusqu’en janvier : nul besoin d’être ornithologue pour le remarquer, puisque quelques-uns de ces canards s’approprient sans tarder les eaux urbaines, où ils font la joie des enfant toujours prêts à les nourrir. Pour qui sait reconnaître les principales espèces, il est alors assez aisé de les compter en un site donné et de suivre l’évolution de leur peuplement au fil des mois. Mais sur l’ensemble du lac, c’est une autre affaire ! Malgré ses difficultés, l’entreprise ne relève pourtant pas de l’impossible puisqu’elle a débuté en 1950 et perdure depuis : tout d’abord réservés aux principaux lacs romands à l’initiative de l’ornithologue genevois Paul Géroudet, ces recensements hivernaux furent portés aux échelons national dès l’année suivante et international dès 1967. Cela va donc bientôt faire 50 ans que les ornithologues se répartissent une fois au moins au cours de l’hiver le long des rives du Léman, jumelles, télescope et carnet de notes en main, pour dénombrer et suivre sur le long terme l’évolution des effectifs d’oiseaux d’eau hivernants. Les résultats sont très instructifs. Ils évoquent à eux seuls l’importance que revêtent les eaux lémaniques pour l’hivernage des oiseaux aquatiques en Europe centrale puisque, au cours de ces 10 dernières années, on a recensé 33 espèces régulières et 13 irrégulières ou occasionnelles pour un effectif global moyen de 93’000 individus (extrêmes : 73’500 et 120’500 individus), sans les mouettes, trop mobiles et nombreuses pour être valablement dénombrées.

Des fluctuations rapides

Malgré les quelques lacunes des années 60 et les premiers comptages partiels des années 50, l’évolution du peuplement en oiseaux d’eau figure clairement à la hausse durant trois décennies, jusqu’au début des années 80 où l’effectif lémanique dépassa les 150 000 individus, toutes espèces confondues. Au-delà de fluctuations périodiques, cette tendance s’est infléchie depuis pour atteindre à nouveau le palier de la fin des années 60. Comment peut-on s’expliquer ces changements somme toute assez rapides et largement perceptibles à l’échelle d’une vie humaine ?

Les éléments de réponse que l’on peut apporter découlent directement des facteurs majeurs influençant l’abondance et la répartition des oiseaux : l’importance de la mortalité et des sources de nourriture disponibles. Ainsi convient-il de citer tout d’abord un lent accroissement général des populations européennes d’oiseaux d’eau depuis le début du siècle, suite essentiellement aux limitations introduites dans la pratique de la chasse sur notre continent : c’est là l’amorce de l’augmentation de nos peuplements lacustres en hiver, jusque dans les années 60 tout au moins. Les deux autres facteurs prépondérants lui font suite et s’y superposent largement ; ils sont d’ordre nourricier et revêtent une importance bien plus capitale et soudaine dans la compréhension de l’évolution des effectifs de nos palmipèdes au cours des trois dernières décennies.

Une abondance trompeuse ?

Jusque dans les années 50, l’état des eaux du Léman n’a guère suscité de préoccupations. Peu après cependant, des proliférations végétales annonçaient l’ère des phosphates, faisant la part belle à l’eutrophisation du lac : foisonnement de plantes aquatiques et de phytoplancton, réduction d’oxygène dans les profondeurs, mais aussi augmentation des ressources alimentaires pour divers poissons et invertébrés, et en conséquence pour les oiseaux qui s’en nourrissent. A ces pullulations nouvelles d’origine humaine s’est ajouté le hasard d’une introduction biologique, celle de la Moule zébrée, trouvée pour la première fois en 1962 à Territet. Ce mollusque bivalve d’origine orientale doit son expansion à sa très grande souplesse écologique et à la navigation fluviale qui lui a permis de coloniser des régions entières d’Europe. Ainsi, en 1965, il y en avait déjà dans tous les secteurs du lac en quantités impressionnantes ! Un âge nouveau s’ouvrait alors pour l’avifaune aquatique. Les principaux bénéficiaires furent en premier lieu les espèces plongeuses, telles que les fuligules et les foulques ou encore les canards marins. Après une vingtaine d’années, "l’effet moule zébrée" s’est estompé, vraisemblablement en conséquence d’une abondance moindre du bivalve. Les effectifs d’oiseaux d’eau hivernants semblent dès lors se stabiliser au-dessus de la moyenne de 1962, avec de fortes fluctuations en partie imputables à celles des réserves accessibles de la Moule zébrée. Qu’en sera-t-il à l’avenir ? Nous manquons encore d’éléments pour le préciser véritablement, mais il est fort probable que la tendance des prochaines années dépende, en partie du moins, de l’évolution de la teneur en phosphore dans les eaux du Léman (voir en page de couverture). Les importants efforts consentis depuis plus de trente ans pour estomper l’eutrophisation du lac portent leurs fruits : la charge en matière organique diminue progressivement, et les ressources alimentaires pour certains poissons, invertébrés aquatiques et palmipèdes diminuent en conséquence.

Des havres de paix pour les oiseaux

Si les oiseaux d’eau affectionnent nos plans d’eau, le Léman en particulier, c’est donc qu’ils y trouvent leur pitance en suffisance. Mais cela seul ne suffit pas à les fixer : il leur faut jouir également de la quiétude indispensable à leur repos, à leur vie secrète en période de nidification ou encore à leur séjour hivernal au cours duquel ils constitueront les réserves de graisse nécessaires à entamer le retour sur les lieux de reproduction et à assurer la pérennité de leur espèce. La chasse prohibée en rade de Genève dès 1877 fut une première amorce, valablement complétée sur territoire suisse dès 1925 par des révisions successives de la loi sur la chasse. Il apparaît aujourd’hui clairement que les diverses mesures imposées aux pratiques cynégétiques sur le lac ont contribué à augmenter la valeur ornithologique du Léman. A cette phase primordiale de protection des espèces a fait suite une volonté de protection des milieux de vie des oiseaux. En 1991, l’Ordonnance sur les réserves d’oiseaux d’eau et de migrateurs d’importance internationale et nationale (OROEM) obligea cantons et Confédération à surveiller les populations aviennes des secteurs concernés. La Suisse en compte 9 actuellement, dont 2 nous concernent tout particulièrement : le Rhône, entre la rade de Genève et la retenue de Verbois, ainsi que l’extrémité du Grand-Lac, entre Rivaz et St-Gingolph, englobant la totalité du domaine des Grangettes. Sur les rives françaises, seuls les 45 ha de réserve du delta de la Dranse jouissent d’un statut de protection particulier et sont classés Zone de protection spéciale (ZPS). Mais les espaces favorables aux oiseaux d’eau ne se limitent pas uniquement à ces secteurs puisque la chasse est exclue sur environ 80% du pourtour lémanique. Il va sans dire que les palmipèdes et échassiers jettent avant tout leur dévolu sur les zones qui, en plus de la tranquillité, leur offrent aussi un couvert bien garni, et aux premiers rangs desquels il convient de citer également les sites de Préverenges, d’Excenevex, de la Pointe-à-la-Bise et de la rade de Genève.

LE GREBE HUPPE
Directement lié aux roselières où il édifie son nid, le Grèbe huppé se reproduit sur le Léman aux Grangettes essentiellement, ainsi qu’à la Pointe-à-la-Bise et à Mies, en quelques autres sites de façon plus marginale, et même sur des amarres de bateaux, çà et là dans des ports. En 1987, l’effectif nicheur était estimé à 400 couples, soit environ un dixième de la population suisse de 1993-1996




BLONGIOS NAIN
Ce minuscule héron migrateur a coutume de nicher dans les massifs de roseaux. Vers la fin des années 60, on en comptait encore 8 couples aux Grangettes et 1 à la Pointe-à-la-Bise. Sa raréfaction sur l’ensemble de son aire de répartition a conduit à sa disparition du Léman, jusqu’à ces dernières années où les mesures de protection des roselières semblent porter leurs fruits. L’effectif national, fluctuant, est estimé à une centaine de couples nicheurs.


CANARD CHIPEAU
Hôte de passage et hivernant régulier en nombre restreint, souvent présent devant les résurgences des stations d’épuration, le Chipeau s’est reproduit une seule fois sur le Léman, en 1998 au delta de la Dranse (nidification irrégulière en Suisse). On le voit également aux Grangettes en été, site qu’il occupe depuis peu pour la mue postnuptiale.





FOULQUE MACROULE
Uniquement rencontrée comme migratrice au siècle passé, la Foulque est aujourd’hui l’un des hivernants les plus abondants sur nos lacs (environ 8000 individus sur le Léman en janvier). Qui pourrait croire que sa première nidification remonte à 1934 à la Pointe-à-la-Bise alors qu’elle est maintenant omniprésente et qu’on la voit même nicher dans des ports, sur des amarres de bateaux ?




FULIGULE MILOUIN
Hivernant régulier dont les effectifs avoisinaient en moyenne 2000 individus jusque dans les années 60, le Milouin a profité de "l’effet moule zébrée", si bien que l’on dénombre en moyenne près de 12 000 oiseaux en janvier sur le Léman. Malgré cette abondance hivernale, une seule reproduction nous est connue, en 1994 dans le port d’Ouchy (population suisse de 3 à 10 couples).




FULIGULE MORILLON
Avant 1962, en moyenne 5500 Morillons occupaient l’hiver lémanique ; ils sont plus de 35 000 actuellement grâce à l’abondance de la Moule zébrée. Contrairement au Milouin, des nidifications interviennent régulièrement sur le Léman depuis 1978. Leur nombre fluctue selon les années mais peut dépasser la trentaine de familles (contre 150 à 190 au niveau suisse).




GOELAND LEUCOPHEE
C’est à partir du mois de juin, mais surtout en août-septembre et jusqu’en décembre que la présence du Goéland leucophée est la plus remarquable, suite aux afflux principalement d’adultes en provenance de la Méditerranée. Des nidifications se produisent de manière épisodique, mais l’espèce ne paraît guère réussir à s’implanter sur le pourtour lémanique.



GRAND CORMORAN

De l’hivernant rare à peu fréquent entre 1940 et 1978, le Cormoran nous vient aujourd’hui en nombre (environ 2000 individus en janvier) suite à sa protection sur les colonies reproductrices de la mer du Nord, et certains oiseaux passent même l’été chez nous. Après une forte augmentation, ces effectifs tendent de nos jours à diminuer.




HARLE BIEVRE
En tant que nicheur, le Harle bièvre occupe sur le Léman ses plus importants quartiers occidentaux de sa petite aire de distribution centre-européenne. Après avoir bénéficié des restrictions de la chasse, l’espèce a été victime de surpopulation au début des années 80 et l’on ne comptait entre 1993 et 1996 plus qu’une soixantaine de familles lémaniques, contre 120 à 180 pour l’ensemble de la Suisse. Environ 1500 oiseaux passent l’hiver sur le Léman.

MOUETTE RIEUSE
La Mouette rieuse fut le premier oiseau du Léman à se rapprocher des villes : c’était vers la fin du siècle passé, en rade de Genève, à la faveur des grands froids. Depuis, ses facultés d’adaptation l’ont promue commensale de l’homme hors période de nidification. Son extrême mobilité contrarie les tentatives de dénombrements, mais il semble probable que le Léman regroupe entre 50 000 et 70 000 individus en hiver. Les biotopes favorables à sa reproduction sont rares : seul le delta de la Dranse est susceptible d’accueillir quelques couples, mais les échecs y sont réguliers en raison des crues notamment.


NETTE ROUSSE

Naguère migrateur rare à peu fréquent, la Nette rousse apparaît aujourd’hui régulièrement. Elle se reproduit depuis 1984 sur le Léman où sa population d’une quinzaine de couples environ se concentre dans le Grand-Lac. D’importants stationnements estivaux (plus de 100 individus en juillet 1999) voient le jour aux Grangettes, signe de reprise d’une tradition d’estivage ayant duré là entre 1946 et 1968.



Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Remarque : Seul un membre de ce blog est autorisé à enregistrer un commentaire.