vendredi 5 juillet 2013

COUTURIERE CHAKTOMUK


Description d'une nouvelle espèce d'oiseau, la Couturière chaktomuk ou du Cambodge
Cet oiseau du genre Orthotomus qui vient juste d'être décrit vit pourtant dans les environs de la capitale cambodgienne !

Mâle de Couturière du Cambodge ou chaktomuk (Orthotomus chaktomuk), Cambodge, novembre 2012.
Photographie : James Eaton / Birdtour Asia
Plusieurs espèces d'oiseaux ont été découvertes depuis les années 1990 dans ou à proximité de la péninsule indochinoise, comme la Timalie de Nonggang (Stachyris nonggangensis) en 2005 (lire Description d'une nouvelle espèce de Timalie dans le Guangxi), le Bulbul chauve (Pycnonotus hualon) (lire Iain Woxvold et la découverte du Bulbul chauve) ou le Pouillot calciatile (Phylloscopus calciatilis) en 2010 (lire Per Alström et la découverte du Pouillot calciatile) : toutefois, aucune d'entre elles n'était strictement confinée au Cambodge : c'est le cas de la Coutière chaktomuk ou du Cambodge (Orthotomus chaktomuk), dont la description officielle vient d'être publiée dans le numéro 29 de la revue Forktail. Son nom d'espèce, "chaktomuk", provient d'un mot cambodgien désignant la région où elle a été découverte, à savoir les plaines inondables du Mékong, du Tonle Sap et de la rivière Bassac (lire notre article Le Tonlé Sap, un lac unique).

Plusieurs individus avaient été capturés dès 2009 dans différents secteurs des provinces de Kandal et de Takeo dans le cadre de travaux sur la grippe aviaire, mais ils avaient été identifiés à tort comme étant des Couturières à queue rousse (O. ruficeps). Le 29 janvier 2012, H. Nielsen avait observé un oiseau similaire à Prek Ksach dans un site de construction partiellement inondé situé à 15 km de la capitale Phnom Penh. Des photos prises en juin 2012 par A. J. I. John attira l'attention de S. P. Mahood, et après plusieurs consultations et observations, l'idée qu'il puisse s'agir d'une nouvelle espèce germa. Entre le 23 juin 2012 et le  20 avril 2013, des recherches intenses ont permis de localiser au moins 100 individus dans neuf nouveaux sites. Plusieurs Couturières à gorge noire (O. atrogularis) ont aussi été vues dans le même habitat.

En août 2012, deux mâles adultes, un immature et deux femelles immatures ont été collectés pour réaliser une description formelle, et ces spécimens de référence (un holotype et quatre paratypes) ont été déposés au Natural History Museum de Tring  (Royaume-Uni). Ils ont été comparés avec des spécimens du genre Orthotomus (O. atrogularis nitidus, O. sepium et O. ruficeps cineraceus) détenus dans les collections du muséum de Tring et du Naturalis Biodiversity Centre de Leiden aux Pays-Bas.

Ce nouvel oiseau pour la science, qui mesure moins de 10 cm de long, présente des différences morphologiques significatives par rapport aux espèces apparentées et vit en sympatrie (= coexiste sur un même territoire sans s'hybrider) avec les Couturières à gorge noire et à longue queue (Orthotomus sutorius).

Le mâle possède une couronne rouge-cannelle contrastant avec des joues blanches, comme la Couturière à gorge noire. Le roux est moins étendu chez la femelle. Le dessus est gris-moyen chez l'adulte, comme la Couturière à dos vert (O. sepium), mais sans teinte olive. La queue possède une bande subterminale gris sombre et une extrémité blanche quand le plumage est "frais" (après la mue). Le dessous est gris pâle avec des taches noires sur la gorge (absentes chez la femelle), comme la Couturière à gorge noire, mais ses flancs sont plus gris et ses sous-caudales sont blanches. L'immature est davantage brun dessus et plus pâle dessous, et les plumes de ses ailes sont bordées d'olive-jaune jusqu'à sa mue en août. Les subadultes ressemblent globalement aux adultes.

Cette couturière possède des vibrisses autour du bec. Ce dernier est fin, gris sombre sur la mandibule supérieur, rose sur la mandibule inférieure. Les pattes sont rosâtres.

Son chant est fort, long, complexe et très varié, très proche de celui de la Couturière à gorge noire. Il est plus simple chez l'immature. Cette espèce pousse aussi un cri nasal, parfois répété. Elle réagit vivement à la diffusion de son chant (repasse) en mars et en avril.

Des études génétiques ont permis de placer cet oiseau dans le clade (= groupe) composé des Couturières à gorge noire, à queue rousse et à dos vert.

Cette couturière vit dans des zones buissonneuses denses et humides, inondables, parfois ponctuées de quelques arbres et de secteurs à graminées. Elle partage parfois cet habitat avec la Couturière à gorge noire (= espèces syntopiques), dont elle est très proche génétiquement (niveau de parenté proche de celui d'une sous-espèce), mais ces deux taxons se comportent comme des espèces distinctes et sympatriques. Elle se nourrit d'insectes dans les buissons.

La Couturière du Cambodge n'a été découverte que dans quelques sites isolés, mais elle pourrait occuper une zone plus étendue dans les plaines inondables du Tonlé Sap, du Mékong et du Bassac : son aire globale ne devrait toutefois pas dépasser les 10 000 km².

Son habitat est localement menacé par l'expansion des cultures, la construction de barrages perturbant les cycles d'inondation et l'invasion d'une plante exotique, Mimosa pigra. Mais ironiquement, cet oiseau pourrait également dépendre des activités humaines qui empêchent le développement de la forêt et favorisent une végéttaion buissonnante, notamment le pâturage par les animaux domestiques (dont le nombre a toutefois tendance à diminuer depuis quelques années).

Les découvreurs recommandent que la Couturière du Cambodge soit inscrite avec le statut "quasi-menacée" sur la Liste rouge de l'U.I.C.N., car même si son aire de répartition est très limitée, elle est abondante dans les zones favorables. Des études supplémentaires seront nécessaires pour comprendre plus clairement la répartition et l'écologie de cette espèce, et en particulier sa relation évolutive avec O. atrogularis.

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